Longtemps, on a imaginé des systèmes de roulage sur des rondins de bois. On pensait que cela avait entraîné la déforestation de l’île, initialement couverte par une forêt de palmiers géants. Mais en 2013, les chercheurs Terry Hunt, Carl Lipo et Sergio Rapu Haoa proposent une toute autre hypothèse : les Moaï marchaient [Journal of Archaeological Science]…
Idée à première vue extravagante, mais qui pourtant s’appuie sur un solide constat : sur l’île on retrouve deux types de moais, celui des plateformes et celui de ceux retrouvés couchés le long des chemins. Bien sûr, tout le monde connaît les premiers. Pour les seconds, on suppose qu’ils ont été abandonnés sur les chemins au cours de leur déplacement vers une plateforme. D’ailleurs, ils sont souvent retrouvés cassés… et chose surprenante, repose plutôt sur la face quand la pente montait, et sur le dos, quand elle descendait.
Ce constat déjà, est difficilement explicable par un déplacement couché par roulage sur des rondins. Mais c’est surtout, la comparaison systématique des deux types de Moaï qui a conforté ces chercheurs dans leur hypothèse. En effet, ils ont constaté trois différences majeures entre les deux types :
– les Moaï des routes n’avaient pas encore leurs orbites des yeux creusés ; alors que dans ceux installés sur les plateformes, ils y inséraient des yeux fait de corail et d’obsidienne ;
– les Moaï des routes avaient des épaules aussi larges que leur base, alors que ceux des plateformes avaient une base rétrécie ;
– et les Moaï des routes penchaient vers l’avant d’environ 14°, alors que ceux des plateformes tenaient droit.
Dans une série d’expériences, les chercheurs ont démontré qu’en attachant des cordes de chaque côté d’une statue dressée, on pouvait la faire osciller d’un côté à l’autre et ainsi la déplacer progressivement vers l’avant – un peu comme quand on doit déplacer un frigidaire, seul – donnant l’impression que le Moaï avance à petits pas. D’ailleurs, les légendes de l’île n’affirment-elles pas que les Moaï marchaient jusqu’à leur plateforme ? Une fois arrivé sur leur lieu définitif, les moaï étaient alors terminé: on rétrécissait la base, on changeait le centre de gravité et on creusait les orbites des yeux.

« Des évidences archéologiques incluant l’analyse de la variabilité (de la forme) des moaïs, en particulier ceux abandonnés le long des anciennes routes, indiquent que leur transport était effectué en position verticale. Pour tester cette proposition nous avons créé un modèle, tridimensionnel de 4,35 tonnes, réplique exacte d’une statue réelle et démontré comment le positionnement de son centre de gravité lui permettait de « pencher » en avant et ainsi de se balancer de côté en côté, pour la faire ‘marcher’. »
Carl Lipo, Terry Hunt et Sergio Rapu Haoa, 2013. La « marche » des statues mégalithiques (les moaïs) de l’Île de Pâques ; Journal of Archaeological Science.
Prochain article : Et la forêt alors ? Comment a-t-elle disparu?
Extrait du livre Les Survivants de l’Île de Pâques: la chute des Moaïs, l’éveil du Tangata Manu
A l’unisson des autres, Nainoa s’arc-boutait sur la corde pour le tirer vers la droite. De la même façon, un second groupe retenait le moaï de l’autre côté du chemin et un troisième, derrière, l’empêchait de tomber face contre terre.
« Ouaaannnnaaaaaa ! cria le grand prêtre. Tu es à nouveau debout prêtre Rororak. Il est temps maintenant pour toi de marcher jusqu’à ta dernière demeure. Là-bas, sous ton regard bienveillant, ton clan prospérera.
– Hiiiiii ! » grogna Nainoa en tirant de toutes ses forces avec son équipe, ses biceps gonflés par l’intense effort et ses mâchoires crispées dans un rictus.
A l’instar des autres, son corps était légèrement incliné vers l’avant, ajoutant ainsi son poids au collectif et ses muscles, à la formidable puissance du groupe. Tirer, ne pas réfléchir, tirer.
« Saaaaa ! » entendit-il répliquer ceux de l’autre côté du moaï, lorsque ce fut leur tour de tirer.
Les deux groupes répétèrent ainsi leurs tractions alternées jusqu’à ce que le moaï commence à s’ébranler… Une fois à droite, une fois à gauche, la statue oscillait. Grâce à la bonne coordination des deux groupes, les mouvements se firent de plus en plus amples, jusqu’à ce que le colosse commence à avancer.1
« Rororak marche à nouveau ! » s’exclama Ta’a Maki.
Rapidement, les ouvriers le firent sortir de la carrière et ils prirent la route du village de Taha’I.
« Allez, plus vite fainéants ! » tonna l’un des prêtres.
Entre deux efforts, Nainoa, dégoulinant de sueur, réussit à exprimer sa mauvaise humeur :
« J’aimerais bien le voir tirer, lui aussi. Ce prêtre est fou. Il sait très bien que si l’on va trop vite le moaï risque de tomber, comme c’est arrivé avec celui du clan Tongariki l’an dernier. »
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