
Désert de Chihuahua, Mexique
Cheveyo
Cheveyo aspirait profondément les odeurs de la nuit. Elles se confondaient et s’enchevêtraient les unes aux autres, celle minérale du sable chaud, celle suave des arbres mezquites, celles plus âcres de ses compagnons, mais une autre, plus bestiale, le fit s’arrêter. Oui, il n’avait plus de doute.
— Stop, souffla-t-il.
Comme tous l’interrogeaient du regard, Cheveyo pressa le bout de ses doigts contre sa bouche pour leur intimer de garder le silence. Il leur mima la présence d’un troupeau d’antilopes droit devant eux. La pincée de poussière jetée dans le vent lui permit d’estimer que les bêtes se trouvaient à deux ou trois cents mètres.
Avec les gestes précis du chasseur concentré, il se délesta de son paquetage, banda son arc. Du coin de l’œil, il s’aperçut que Lenn faisait de même. Le petit morveux voulait l’accompagner. Comme si Nova pouvait être attirée par un gringalet comme lui… Mais bon. Deux flèches valaient mieux qu’une.
Cheveyo redressa une flèche, vérifia la ligature de la pointe, lissa soigneusement les plumes. Les autres s’étaient assis en rond à même le sol. Ils patienteraient là. Cheveyo partit, Lenn sur ses talons.
Ils avançaient lentement, l’un derrière l’autre. Cheveyo choisissait chaque emplacement où poser le pied, Lenn s’appliquait à poser les siens dans les traces exactes.
« Un bon chasseur, disait son père, doit faire moins de bruit qu’une souris. »
L’odeur des antilopes était maintenant très forte. Même ce benêt de Lenn devait la sentir. Cheveyo siffla doucement entre ses dents : il fallait avancer à quatre pattes. Ils se mirent à ramper, centimètre par centimètre, veillant à ce que leurs arcs ne touchent aucun obstacle.
Depuis plus d’une minute, les antilopes les fixaient. Les pavillons de leurs oreilles tournoyaient. Aucun des deux chasseurs ne bougeait. Seul un léger tremblement de leurs narines trahissait leur respiration.
Il leur manquait encore un ou deux mètres pour être à bonne distance. Ils attendirent.
« Attends, fils, si tu tires trop tôt, tu risques de tout gâcher », s’entendit dire Cheveyo.
Il plaqua une feuille d’herbe entre ses lèvres et aspira doucement pour imiter le cri de jeunes antilopes. Sous le stimulus, toutes les oreilles du troupeau se braquèrent vers eux. Une à une, les bêtes se remirent à brouter. La feinte avait fonctionné.
Quand la dernière encore aux aguets baissa la tête, ils rampèrent à nouveau. Un mètre. Puis un second.
Cheveyo planta un genou dans le sol et se redressa lentement. Lenn fit de même. Ensemble, ils tirèrent la corde de leur arc. À nouveau, les grands yeux ronds des antilopes se braquèrent sur eux. Trop tard.
Ils visèrent la plus proche. Cheveyo décocha le premier. La flèche de Lenn suivit. Toutes deux firent mouche. Le cri de la bête blessée fit détaler le troupeau.
Cheveyo se lança à sa poursuite, distançant vite son compagnon. Il fut le premier à rattraper l’animal, se jetant sur lui pour le déséquilibrer. Il dégaina son couteau, murmura :
— Ô Esprit de l’Antilope, merci de me favoriser en me donnant l’une des tiennes pour nourrir mon clan et mon peuple.
D’un geste net, il mit fin aux souffrances de l’animal. Il avait fini de le vider quand Lenn arriva, haletant, tenant ses côtes.
— Eh bien, tu en as mis du temps…
— Oui, répondit Lenn, tu cours bien plus vite que moi…
Tout en reprenant son souffle, Lenn fouilla dans la carcasse pour saisir le foie. De ses mains rougies, il le tendit à Cheveyo.
— À toi l’honneur.
Cheveyo croqua dedans à pleines dents. Le sang sombre ruisselait sur son menton, traçant des lignes brunâtres sur son torse.
Prêt à traverser les déserts brûlants des Aztèques, les jungles suffocantes des Mayas et les montagnes vertigineuses des Incas ?