Fin du Chapitre Hannibal Arrive

– Gaisco, tu veux bien prendre la barre un instant ? lui demande BĂ©tulĂ©. J’ai besoin de m’étirer un peu. Â»

Bien sĂ»r qu’il a envie de diriger le bateau ! Gaisco saisit le manche de bois et se concentre pour le maintenir dans la bonne direction : la houle a tendance Ă  envoyer la petite embarcation vers la cĂ´te.

BĂ©tulĂ© se lève en dĂ©roulant son dos, puis fait quelques pas vers l’avant pour dĂ©gourdir un peu ses longues jambes. L’embarcation est Ă©troite, impossible d’y bouger sans se frotter un peu contre quelques-uns des paniers de son père : un grognement sourd sort de l’un d’entre eux quand il est bousculĂ©.

« Qu’est-ce qu’il y a lĂ -dedans ?

– C’est une genette2, un cadeau pour la petite.

– La petite ? Tu parles de ma nièce : KasikĂ© ? Dis-moi la vĂ©ritĂ© : c’est toi le père ?

– Qu’est-ce que tu racontes comme bĂŞtise ? C’est Adinildir son père !

– Certains en doutent. Ils se demandent pourquoi ma sĹ“ur n’est pas revenue chez elle Ă  SaigantĂ© après la mort de son mari. Et comme tu couvres mes neveux et leur mère de cadeaux, des rumeurs circulent… Toloko ! reprend BĂ©tulĂ© en fixant ses yeux dans ceux du père de Gaisco, fais attention Ă  ce que tu fais ! Ne couvre pas ma sĹ“ur et sa famille d’opprobres !

– Si Kisa est restĂ©e vivre lĂ -bas, c’est peut-ĂŞtre simplement parce qu’elle prĂ©fère vivre parmi mon peuple que de retourner chez les Elisyques. Chez les KĂ©rĂ©tans, on ne mange pas du poisson tous les jours ! Â»

Toloko finit ses mots par un Ă©clat de rire, un rire forcĂ© qui ne trompe pas Gaisco. Cette conversation met son père mal Ă  l’aise : il le lit clairement dans ses yeux. BĂ©tulĂ© aussi ne semble pas convaincu, mais le pĂŞcheur n’insiste pas.

Un mur de roches sombres a fini par remplacer les champs de roseaux le long de la cĂ´te. C’est entre ces falaises que se loge CaukoillibĂ©ris, le port de l’oppidum d’IllibĂ©ris3, la « ville neuve Â» n’était plus aussi neuve que ce que son nom indique. Bien sĂ»r comparĂ©e Ă  l’autre grande place forte des Sordons – Ruskino – elle Ă©tait plus rĂ©cente, mais tout de mĂŞme dĂ©jĂ  vieille de probablement plusieurs siècles.

Bétulé manœuvre avec sa rame, puis sa longue perche pour amener sa barque jusqu’à la plage de galets.

« DĂ©barquons la marchandise avant d’échouer le bateau, ordonne le pĂŞcheur.

– Tu vas rester longtemps ici ? lui demande Gaisco.

– Quelques jours : je compte monter jusqu’au sanctuaire. Ensuite je repartirai avec des jambons de vos montagnes. Les KĂ©rĂ©tans sont toujours contents de les Ă©changer contre mes poissons ! Â» ajoute-t-il en regardant Toloko avec un sourire narquois.

***

La route tourne en longeant la petite anse. Une fois dessus, Gaisco jette un dernier coup d’œil dans son dos. Le bateau coloré de Bétulé est soigneusement aligné avec les nombreux autres le long de la plage.

Ils ont eu de la chance dans le port en y rencontrant un marchand d’Illiberis de passage. Son père lui a vendu le reste de ses grenats. Ils peuvent ainsi éviter le détour de se rendre à la ville et prendre directement la route pour la ferme de Kisa.

« DĂ©pĂŞchons-nous, lui dit son père. Si on marche assez vite, ce soir on pourra dormir dans le village de Volone. Avec un peu de chance Larth devrait dĂ©jĂ  y ĂŞtre avec les ânes. Â»

Larth est l’esclave Ă©trusque de son père. Gaisco l’adore : il connaĂ®t tant de choses, c’est impressionnant… En fait, Gaisco avait demandĂ© Ă  faire la route avec lui et les ânes, plutĂ´t que de s’embarquer avec BĂ©tulĂ© Ă  SaigantĂ©. Mais son père avait refusĂ©, il voulait absolument que son fils reprenne le commerce familial et Gaisco devait donc se familiariser avec la mer.

De la route des corniches, la vue plongeante est Ă  couper le souffle. Gaisco s’arrĂŞte un instant pour l’admirer. Beaucoup de barques de pĂŞcheurs naviguent dans les mĂ©andres des chenaux sillonnant les lagunes cĂ´tières ; au large, quelques bateaux de plus grandes tailles se dĂ©coupent sur l’horizon, il y a de lourds cargos de commerce et aussi des voiliers plus frĂŞles et plus rapides comme celui de BĂ©tulĂ©. Mais ce sont les formes profilĂ©es de deux d’entre eux qui attirent l’œil de Gaisco : deux galères de guerre, très probablement romaines.

Le garçon tourne ensuite ses yeux vers l’intérieur des terres. Derrière ses remparts, Illibéris domine les terres alentour4. Sa colline forme une sorte d’île surélevée dans le delta marécageux du Tichis, mais à cette période de l’année le petit fleuve a un débit si bas que ses eaux se perdent dans les terres boueuses sans réussir à atteindre la mer. La route directe à travers les marais reliant Ruskino à Illibéris est clairement visible de là où il se trouve.

« Gaisco, qu’est-ce que tu fais ? Â»

Déjà loin devant lui, son père l’interpelle d’une voix impatiente. Le garçon court pour le rejoindre.

Le chemin, tracé pratiquement en ligne droite entre le lit du Tichis et les contreforts du massif des Albères, est particulièrement fréquenté ce jour-là. Beaucoup de voyageurs prennent l’embranchement menant à Illibéris, mais ceux qui continuent tout droit comme Gaisco et son père, se dirigent soit vers les cols5 pour passer de l’autre côté de la montagne, ou bien ils remonteront la vallée du Tichis. En contrebas de la route, les champs sont prêts à recevoir les semences de blé ou d’orge, les paysans n’attendent plus que la pluie pour commencer les semailles.

Son père s’arrĂŞte pour boire un peu d’eau de sa gourde, Gaisco fait de mĂŞme. En levant la tĂŞte pour boire, il aperçoit le soleil juste au-dessus du pic du Canigou. De voir ainsi la montagne sacrĂ©e de son peuple – les KĂ©rĂ©tans – il pense Ă  leur maison situĂ©e de l’autre cĂ´tĂ© de ses montagnes, et Ă  sa tante qui attend leurs retours : le leur, ainsi que celui de son fils et de son mari.

Larth est bien arrivĂ© au Volone. Il est bien plus qu’un esclave pour eux, Ă  tel point d’ailleurs, qu’un jour Toloko lui a dit :

« Comment ferais-je sans toi ? Tu connais bien mieux que moi la valeur des choses… C’est facile pour moi d’estimer la valeur d’un litre d’huile ou de vin et de l’échanger contre la charcuterie des montagnes… Mais une imitation de vase athĂ©nien, ou la puretĂ© d’un alliage d’or, ou d’un simple mĂ©tal dorĂ©, toi seul arrive Ă  dĂ©tecter la supercherie… Combien de fois me serais-je fait rouler dans la farine par un autre marchand si tu n’avais pas Ă©tĂ© lĂ  ? Je bĂ©nis le jour oĂą je t’ai achetĂ© Ă  Massalia. Â»

En effet, Larth est un fin négociateur et sa connaissance des langues lui donne un avantage indéniable dans leur négoce avec les autres nations. Gaisco pratique régulièrement le grec, le gaulois et le phénicien avec lui. Larth cependant refuse de lui enseigner le latin alors que c’est certainement la langue, après sa langue à lui, qu’il maîtrise le mieux. Quant à l’étrusque, il lui a dit que ça ne servait à rien d’apprendre une langue qui allait de toute façon bientôt disparaître6.

Perché sur le point culminant d’une falaise de terre, le village du Volone est tout petit. En contrebas coule le Tichis. Le niveau est si bas en cette fin d’été, qu’en le traversant, ils en ont à peine mouillé leurs genoux. Le lit pierreux de la rivière y est très large, parsemé d’îlots d’arbres un peu partout, principalement des saules et des aulnes, remarque machinalement Gaisco. Parfois ils passent à côté d’énormes pierres que seuls les géants des légendes auraient pu bouger. Pourtant, ces pierres c’est bien cette rivière, si fluette ce jour-là, qui les a charriées du haut des montagnes. Gaisco ne l’a encore jamais vu, mais son père lui a dit que le Tichis comme le Télis, le fleuve de sa vallée natale, quand ils se gonflent de leur colère, peuvent emporter des forêts entières…

Le soleil n’est pas encore levé quand Larth secoue gentiment Gaisco de son sommeil.

« DĂ©jeuner viens, Â» lui dit-il avec son inimitable accent et sa construction de phrase particulière.

Gaisco se redresse, ouvrant et fermant plusieurs fois les paupières. Elles paraissent collĂ©es Ă  ses yeux. Pourquoi se lever si tĂ´t ? se demande-t-il. Ils sont si près de chez Kisa qu’en marchant Ă  un bon rythme, ils peuvent y ĂŞtre en moins d’une heure. Gaisco soupire en repoussant sa couverture de laine pour se lever. De quoi se plaint-il ? Les jours les voient se lever bien avant l’aube lorsqu’ils voyagent, pourquoi serait-ce diffĂ©rent aujourd’hui ? Son père aime partir en mĂŞme temps que le soleil. Pour lui, une bonne journĂ©e doit commencer dans le sillage de l’astre divin.

Gaisco a hâte de revoir TannĂ©paeser et Asterdumar, et mĂŞme la petite – KasikĂ©. Elle essaye toujours de les suivre partout oĂą ils vont. Quel âge a-t-elle dĂ©jĂ  ? Six ans ? Oui, ça doit ĂŞtre ça. Elle est nĂ©e l’annĂ©e oĂą son père est revenu de son service dans l’armĂ©e de Carthage.

Un petit feu brûle dans le grand foyer du centre de la pièce. Gaisco soulève le couvercle de la marmite et à l’aide d’une longue cuillère, verse une bonne portion de gruau dans son écuelle. Avant de la reposer, il observe un instant la cuillère. Probablement en saule, décide-t-il.

Dehors, la grisaille de l’aube commence à éclaircir l’horizon du côté de la mer. Bien sûr, Gaisco ne peut pas la voir de là où il se trouve. Ce qu’il voit en revanche, c’est le magnifique relief des montagnes en dents de scie émoussées, se détacher nettement dans la lumière dorée du soleil se levant derrière elles. Pas un nuage autour du Nébuleux, Gaisco n’a jamais compris pourquoi les locaux l’appellent ainsi… Lui n’en a encore jamais vu autour de ce pic, ni autour des autres du massif des Albères, d’ailleurs.

Larth et son père mangent debout en regardant un héron pêcher dans la rivière. Gaisco les rejoint en silence. En contrebas, les premiers paysans commencent à arriver dans leurs champs, ployant sous le poids de seaux remplis d’eau pour arroser les derniers légumes de la saison. La fin d’été est plutôt sèche cette année. Ils n’ont pour le moment subi qu’un seul gros orage.

Au lieu d’emprunter la route du plateau, Toloko a choisi de marcher directement dans le lit du Tichis pour rejoindre la ferme de Kisa. Gaisco n’est pas certain que ce soit plus rapide que la route, mais bon, c’est son père qui décide.

La ferme se situe juste après ce petit lac fluvial, pense Gaisco en reconnaissant l’étendue d’eau. Ils y ont pêché l’an dernier sur la vieille barque que Tannépaeser a fabriquée avec son père.

Un léger filet de fumée monte encore de la chaumière. Mais ces cinq habitants sont déjà tous dehors, apparemment occupés à travailler le lin.

er. Celui avec qui il s’était engagé comme mercenaire dans l’armée carthaginoise. Il est mort loin d’ici, dans des montagnes vers le sud.

Gaisco prend un faisceau de paille de lin et attend son tour pendant qu’Asterdumar passe plusieurs fois le sien dans le peigne à carder pour nettoyer les longues fibres végétales. Le peigne ressemble davantage à un oursin muni d’épines d’acier qu’à l’un des peignes plats qu’il a fabriqués pour sa tante. Une fois terminée, la liasse de fibres blondes qu’il tient dans la main lui fait penser à la queue brillante du cheval blanc de son oncle.

Ă€ peine Toloko est-il revenu, que TannĂ©paeser dĂ©clare abruptement :

« Je pars Ă  la chasse. Â»

Le regard pĂ©nĂ©trant de Toloko se pose sur le jeune adolescent :

« Le gibier se cache Ă  cette heure-ci, attends la fin de l’après-midi pour y aller.

– Non, je pars maintenant. Â»

Il y a du dĂ©fi dans le ton de sa voix. C’est comme s’il avait dit « Essaye un peu de me retenir, tu verras ce qui se passera ! Â» Toloko n’aurait certainement pas tolĂ©rĂ© que son fils lui rĂ©ponde ainsi. Mais Ă  la surprise de Gaisco, Toloko se contente de sourire. Un sourire qui laisse TannĂ©paeser de marbre.

« Bon, eh bien si tu prĂ©fères partir Ă  la chasse maintenant, je vais te le donner tout de suite alors. Je t’ai ramenĂ© quelque chose qui va peut-ĂŞtre t’aider aujourd’hui… Â»

Toloko se dirige vers les affaires qu’ils ont dĂ©posĂ©es près de la porte de l’habitation. Avant de se baisser au-dessus d’un panier, Gaisco le voit jeter un long coup d’œil sur le crâne clouĂ© sur le battant de la porte. On voit que l’homme Ă  qui il a appartenu est mort depuis longtemps : l’os a blanchi sous l’effet de longue exposition au soleil. La mâchoire a disparu, ainsi que bon nombre de ses dents…

Son père sort d’un coffre une jolie couverture dĂ©corĂ©e de motifs gĂ©omĂ©triques rouges et jaunes. Gaisco sait ce qui se cache au centre du rouleau : un très bel arc grec avec une dizaine de flèches aux pointes de bronze. Il avait ressenti une pointe d’envie quand son père avait dit au marchand, après l’avoir testĂ©, qu’il Ă©tait destinĂ© au fils de son amie. Gaisco avait bien sĂ»r compris pour qui il Ă©tait…

La rĂ©ponse de TannĂ©paeser cingle comme un coup de fouet :

« J’en ai pas besoin ! Je suis un KĂ©rĂ©tan ! Je chasse Ă  la fronde, comme mon père ! Â»

***

Gaisco suit Tannépaeser le long de l’étroite sente qui monte à l’assaut de la montagne. Asterdumar et lui ont choisi de l’accompagner. Après avoir traversés la petite rivière, au lieu de la longer vers la cascade où ils étaient allés au printemps, Tannépaeser les a fait continuer sur le chemin.

Et depuis, ils montent en traversant la forêt de chênes et de bruyères arborescentes, croisant de temps à autre quelques arbousiers. Bien sûr, les arbouses7 ne sont pas encore mûres.

Gaisco se demande bien quelle sorte de gibier ils vont pouvoir attraper par ici… Le terrain ne lui semble absolument pas propice. Personne ne parle. Le silence, Gaisco en a l’habitude. Son père et Larth aiment marcher sans discuter, et de toute façon, il est bien trop concentré à ne pas perdre son souffle en suivant le pas rapide de son amie. Derrière lui, Asterdumar fredonne des airs entraînant. Elle ne semble pas du tout avoir de mal à suivre l’allure. Pourtant, c’est lui Gaisco qui a l’habitude de marcher du matin au soir avec son père… Mais pas sur des chemins aussi pentus…

Il s’arrête brusquement. Il se retrouve devant une large cuvette remplie d’eau alimentée par une petite cascade, moins impressionnante que celle plus bas. Asterdumar le bouscule un peu pour passer devant lui.

« C’est parfait : mangeons ici ! Â» s’exclame-t-elle en dĂ©signant avec son large sourire la plateforme rocheuse baignĂ©e de soleil.

Personne ne la contredit. Gaisco aide Asterdumar Ă  dĂ©placer quelques grosses branches mortes pendant que TannĂ©paeser dĂ©gage les amas de feuilles mortes en les balayant avec ses pieds. Le regard de Gaisco est attirĂ© par le jaune d’or des pissenlits. Leurs racines ont trouvĂ© assez d’humiditĂ© dans les fissures de la roche pour y pousser ! Il fait une belle rĂ©colte de leurs feuilles et de leurs fleurs, y ajoutant quelques brins d’ail des montagnes trouvĂ©s un peu plus haut.

Deux petits pains de farine d’orge agrémentés de noisettes fraîches, la salade fleurie de pissenlit, le fromage et la tranche de jambon dans son estomac, Gaisco n’a aucune envie de repartir quand Tannépaeser se lève, il se sent trop bien à l’ombre du micocoulier.

Apparemment Asterdumar pense comme lui :

« TannĂ© ! Restons un peu ici ! Tu sais bien que Toloko avait raison : Ă  cette heure-ci, les animaux se reposent ! Il fait trop chaud pour tout le monde !

– Je vais poser des collets pour la nuit, c’est le bon moment pour repĂ©rer les chemins suivis par les lapins. Tu viens ? Â» rĂ©pond-il un peu brusquement.

Il avait pourtant retrouvé sa bonne humeur auparavant. Asterdumar n’aurait pas dû mentionner le nom de Toloko soupçonne Gaisco. Mais la jeune fille ne semble pas s’en émouvoir. Avant de répondre à son frère, elle regarde Gaisco avec des yeux rieurs, lui demandant implicitement son avis. Gaisco fait une grimace expressive en secouant la tête. Il leur suffit d’un simple regard pour se comprendre elle et lui.

« Non, on te rejoindra lĂ -haut plus tard. Â»

Le bruit de la cascade, murmurant doucement en contrebas, est bien agréable pendant que Gaisco s’allonge confortablement à côté de son amie. La dernière pensée qui pénètre son esprit avant de s’endormir, c’est qu’il n’a vraiment aucun regret de ne pas avoir suivi Tannépaeser.

La chaleur a encore augmentĂ© quand Gaisco sort de sa sieste. OĂą est Aster ? se demande-t-il en tournant la tĂŞte pour sonder les environs.

Une gerbe d’eau l’atteint dans le dos, le faisant sursauter de surprise. Asterdumar est dans la cuvette de la plateforme du dessus.

« Attends un peu toi, s’écrie-t-il en escaladant la paroi menant Ă  elle. Mais Ă  peine l’a-t-il rejointe qu’elle s’élance dans la bassine infĂ©rieure en utilisant le lit glissant de la rivière comme d’un toboggan.

Gaisco crie de rage et se lance Ă  son tour dans le toboggan, mais une fois en bas il s’aperçoit que la jeune fille est dĂ©jĂ  remontĂ©e sur le niveau supĂ©rieur et qu’à nouveau elle l’éclabousse de gerbes d’eau. Gaisco essaie de prendre le chemin le plus court en remontant par le lit de la rivière, mais ses efforts sont vains, la paroi couverte d’un film d’algue est aussi glissante que le verglas sur la roche chez lui en hiver. Il finit par changer d’avis et fait le tour pour escalader Ă  nouveau la pente. Une fois au niveau de la première bassine, son amie est dĂ©jĂ  montĂ©e plus haut !

« Tu vas voir toi, lui crie-t-il Ă  nouveau, en contournant la roche pour la rejoindre.

Elle l’attend tout sourire sur un gros rocher. Il n’a pas le temps de la rejoindre qu’elle saute Ă  pied joint dans l’eau noire. Elle y disparaĂ®t toute entière !

« Aster Â» crie Gaisco dĂ©semparĂ©.

Mais la jeune fille rĂ©apparaĂ®t bien vite, lui lance un regard de cĂ´tĂ© et se laisse glisser dans le lit de la rivière pour se retrouver Ă  l’étage infĂ©rieur. Gaisco hĂ©site Ă  sauter, puis prenant son courage Ă  deux mains, le voilĂ  dans l’eau. Il fait vite surface, pour glisser Ă  son tour vers Asterdumar. Elle est dĂ©jĂ  passĂ©e Ă  l’étage infĂ©rieur. Il change alors de stratĂ©gie et essaie de l’éclabousser comme elle le faisait pour lui. Mais avec ses yeux rieurs, la fillette lui crie :

« Attrape moi si tu peux ! Â», puis elle se jette de la petite falaise formant la cascade.

« Aster ! Â» s’écrie Gaisco d’une voix angoissĂ©e.

Il redescend en vitesse. Son amie est en train de nager sur le dos. Elle tourne la tĂŞte vers lui.

« Tu sautes ? Â»

Le fond de l’eau est aussi noire que l’encre d’une pieuvre, impossible pour Gaisco d’estimer sa profondeur.

« Non ! rĂ©pond-il d’une voix boudeuse.

– Allez, fais pas la tĂŞte ! Descend on va pĂŞcher. Prend le filet dans mon sac Â»

Ă€ leur dĂ©part, Gaisco s’était demandĂ© pourquoi son amie emportait donc un sac aussi gros… Il comprend maintenant : le filet en occupe les trois quarts. Et il n’est pas vraiment lĂ©ger : ses mailles sont très fines, bien plus que celles des filets utilisĂ©s en mer et mĂŞme si les poids lestant celui-ci sont plus petits : tout ça, ça finit par peser !

Asterdumar l’attend déjà sur la rive.

« Suis-moi, dit-elle en lui prenant le filet. Fais attention, ça glisse ! Â»

Marcher sur ce fond caillouteux, sans perdre l’équilibre, c’est effectivement précaire. À peine a-t-il fait quelques pas qu’il doit s’appuyer sur sa compagne pour ne pas tomber.

Asterdumar se retourne en souriant, lui offrant sa main pour plus de stabilitĂ©. Gaisco hĂ©site. Il aurait dĂ» prendre un bâton sur la berge ! Il le sait pourtant que le fond de ces rivières est traĂ®tre… Il finit par mettre sa fiertĂ© de cĂ´tĂ© pour saisir la main tendue. Qu’est-ce qu’elle est froide ! rĂ©alise-t-il. D’ailleurs la peau du bras d’Asterdumar est couverte de chair de poule : elle va attraper froid si ils restent trop longtemps.

« Attend-moi lĂ  ! Â» lui dit-elle en lui confiant un morceau du filet, une fois qu’ils se trouvent contre la paroi de la cascade.

La jeune fille fait quelques brasses pour se rendre de l’autre côté, veillant bien à ce que le filet se déplie harmonieusement dans son sillage. Une fois arrivée, elle lui lance un sourire radieux et ils commencent à revenir lentement vers le bord, tirant le filet entre eux deux. Il est vraiment lourd à tracter. Gaisco voit les gros flotteurs de liège former un arc de cercle à la surface de l’eau. Il imagine aussi pouvoir voir le bas du filet – lesté de pierres trouées – traîner sur le fond, formant un mur infranchissable pour les poissons.

Des poissons, y en a-t-il vraiment ? se demande-t-il en scrutant l’eau noire. Il en doute un peu, mais pourtant c’est vrai que dans la cuvette du dessus, il en a vus de tout petit nager contre le courant. Comment ont-ils donc fait pour se retrouver ici ? Aucune idĂ©e.

Asterdumar et lui se sont maintenant rejoints sur la berge, les deux extrémités du filet sont hors de l’eau. S’il y a des poissons, plus moyen pour eux de s’échapper. Asterdumar tremble légèrement, elle se frictionne la peau pour se réchauffer un peu. Puis elle donne le signal de remonter le filet.

Ils coordonnent leurs gestes pour ramener le filet jusqu’au bord avec le moins d’à-coups possibles. Gaisco n’a plus de doute : il y a bien des poissons ! Plusieurs sont dĂ©jĂ  venus frĂ©nĂ©tiquement jusqu’à la rive pour repartir aussi vite vers les profondeurs, cherchant dĂ©sespĂ©rĂ©ment un passage pour retrouver leur libertĂ©. Mince ! L’un d’eux vient de sauter au-dessus des flotteurs… Mais c’est trop tard pour les autres, le bas lestĂ© et le haut du filet reposent dĂ©sormais sur la berge, tandis que le reste, encore immergĂ©e, forme une poche grouillante.

La pĂŞche est bonne : ils ne gardent qu’une dizaine des plus gros poissons.

Après s’être un peu réchauffés au soleil, ils se décident à rejoindre Tannépaeser.

« Attends ! Â» souffle Gaisco juste après qu’ils se sont relevĂ©s.

Il se décide enfin à lui offrir son cadeau, rapporté du port élisyque de Saiganté. Il n’a pas vraiment envie de le faire devant Tannépaeser.

« Tiens, c’est pour toi !

– Oh ! Comme c’est joli ! Â»

C’est un œil de sainte Lucie8 qu’il a trouvé sur la plage, poli et percé pour pouvoir être porté en pendentif autour du cou.

« Merci, Â» lui dit-elle, en dĂ©posant un bisou sur sa joue.

Ils partent, mais contrairement à Tannépaeser qui a suivi le cours de la rivière, Asterdumar leur fait contourner la cascade, en lui disant que le chemin par les sommets est un peu plus long, mais qu’il sera au final plus aisé.

Ils grimpent jusqu’à la crête. Asterdumar, qui a pris de l’avance sur lui, est assise entre les deux pans de la montagne, dans un trou à l’évidence creusé à main d’homme pour faciliter le passage d’un côté à l’autre.

« Regarde cette pierre, lui dit-elle, je suis sĂ»re que si je voulais, je pourrais la pousser pour la faire tomber. Â»

Gaisco lève les yeux au-dessus de lui. Une grosse pierre plate le surplombe, plus large que la plupart des tables de pierre couvrant les dolmens qu’ils visitent parfois avec son père. Mais celle-lĂ  est posĂ©e Ă  la verticale. Ce n’est qu’en prenant la place d’Asterdumar sur la crĂŞte qu’il se rend compte qu’en effet, il semble que ce soit un miracle divin qu’elle tienne ainsi debout. Elle lui fait penser Ă  la pierre dressĂ©e non loin du village d’Esna, pas loin de chez lui. Elle est bien diffĂ©rente cependant : la pierre dressĂ©e est fine et haute, alors que celle-ci est large et plate. Une envie soudaine d’y laisser sa marque, le saisit, comme son père l’a fait en gravant son nom près de leur village9. Mais Asterdumar a dĂ©jĂ  disparu : le chemin contourne une falaise.

Il hĂ©site un instant avant de la suivre, mais la sente est vraiment Ă©troite avec un dĂ©vers prononcĂ© vers le ravin oĂą, vingt mètres plus bas, coule la rivière qu’ils viennent de quitter. Le mur de pierre est couvert de fougères vertes et de bruyères brunes. Le visage d’Asterdumar rĂ©apparaĂ®t joyeusement :

« Alors… tu viens ? Â»

Gaisco s’avance rĂ©solument. Il sent son estomac se contracter, mais il ne sera pas dit que, lui, le KĂ©rĂ©tan, aie eu peur de marcher dans la montagne !

2 Animal de la famille des martres et des fouines, les genettes ont longtemps concurrencé les chats dans les fermes pour protéger les récoltes des rongeurs.

3 Étymologie d’Illiberis (nom antique d’Elne). Illi=ville et bĂ©ris=neuve, proche du basque parlĂ© aujourd’hui : ville = hiria et neuve = berria.

4 Les marais de la plaine du Roussillon n’ont été asséchés qu’au Moyen Âge.

5 Col de Panissar : le nom de Panissar pourrait dĂ©river de panis, terme dĂ©signant le millet. Il est sĂ©parĂ© du col du Perthus par une simple colline.

6 MalĂ©diction Ă©trusque : selon leur croyance, les Étrusques auraient Ă©tĂ© frappĂ©s d’une malĂ©diction divine limitant leur civilisation Ă  dix siècles d’existence, après quoi ils devaient disparaĂ®tre, quels que soient leur puissance ou leurs accomplissements.

7 Arbouse : fruit de l’arbousier, un arbuste typiquement mĂ©diterranĂ©en, dont les baies rouges et granuleuses sont comestibles une fois bien mĂ»res.

8 Ĺ’il de Sainte Lucie : opercule calcaire d’un escargot de mer Bolma Rugosa.

9 Près du village d’Err, une roche gravĂ©e de graffitis rupestres a Ă©tĂ© dĂ©couverte, portant le nom « Toloko Â». La datation de cette inscription est estimĂ©e au 3ème avant J.-C.