Lorsque les premiers explorateurs sont arrivés sur l’île, ils y ont donc découvert un peuple vivant dans l’abondance qui honorait ces statues si impressionnantes. Ces habitants s’étaient organisés en une dizaine de clans, tous respectaient un « leader » unique le Tangata Manu (littéralement Homme-oiseau).
C’est probablement lui que nous décrit Jacob Roggeveen lors du premier contact avec les habitants de l’île :
« L’un d’eux semblait exercer une autorité sur les autres chefs, car il donna un ordre général pour que tout ce qu’ils possédaient soit apporté et déposé devant nous, y compris de la nourriture, des tubercules et de la volaille. L’ordre fut aussitôt exécuté, avec respect et révérences de la part de ceux qui se trouvaient autour, comme la suite le montra, car peu après ils apportèrent une grande abondance de cannes à sucre, de volailles, d’ignames et de bananes. Mais nous leur fîmes comprendre par signes que nous ne désirions rien, hormis seulement les volailles, qui étaient au nombre d’environ soixante, ainsi que trente régimes de bananes, pour lesquels nous leur donnâmes en échange une valeur généreuse en bandes de toile de lin, ce dont ils semblèrent fort contents et satisfaits. »

Le « pouvoir » de l’Homme Oiseau serait apparu à la fin de l’ère des Moais, quand les habitants de l’île ont arrêté leur course effrénée pour édifier les plus hauts et plus imposants moais, probablement après une période de famines et de guerres (cf article 5. Une île désolée).
Mais le plus surprenant, c’est la façon dont ce dirigeant été choisi. On devenait Tangata Manu par le sort d’une course. Des champions étaient désignés dans chaque clan, ils devaient nager jusqu’à un îlot situé à environs 2 km de l’île principale, y ramasser un œuf (de sterne, un oiseau migrateur) et revenir avec, sans le casser… Le chef de clan du champion devenait alors le juge suprême de l’île jusqu’à la prochaine course, l’année suivante. Un peu comme les magistrats athéniens étaient tirés au sort chaque année pour éviter la corruption et le clientélisme par la rotation régulière du pouvoir.
Voici ce que nous dit William J. Thomson à ce propos, dans son ouvrage de 1891, Te Pito Te Henua ou Île de Pâques.
« Les maisons de pierres à Orongo ont été bâties pour loger les natifs pendant la célébration du festival ‘des œufs des oiseaux de mer’ […] Selon les anciennes coutumes, l’individu qui avait la chance de prendre possession du premier œuf et de le ramener intact à la foule qui attendait, obtenait certains privilèges et droits pendant l’année qui suivait1. »
1 Il semble qu’en réalité, le vainqueur de la course désignait son chef de clan comme nouveau gouverneur de l’île pour l’année qui suivait.

Si vous avez aimé ce contenu, n’hésitez pas à laisser un commentaire, au bas de cette page. Ci-dessous vous trouverez un extrait de mon livre, au Maikatoa, le champion du clan Tongariki se lance dans la course à l’œuf. Bonne lecture!
Extrait du livre Les Survivants de l’Île de Pâques: l’Intégrale
Je dévale la pente caillouteuse en courant. La plupart des autres concurrents ont choisi le chemin le plus court. Moi je pars sur la droite, suivant les hopus de Taha’I et Vinapu. Nous sommes sur leur territoire, ils en connaissent les moindres détails. Ils courent vite, mais font parfois des détours que je n’aurais pas faits par moi-même. Je les suis.
Nous atteignons finalement la mer. Je les observe escalader un gros rocher surplombant l’océan de plusieurs mètres. De là-haut, ils jettent leur radeau le plus loin possible et plongent tête la première, sans apparemment craindre de se cogner sur un haut-fond caché. Je les imite sans réfléchir. L’eau salée irrite mes yeux, mais je nage immédiatement vers mon fragile assemblage de roseaux et l’atteint prestement. Il ne bouge pas, comme s’il m’attendait. Mes deux concurrents savaient qu’ici la mer n’était pas influencée par les vents et les vagues… Ils ont déjà pris une quinzaine de brassées d’avance sur moi. Je me lance à leur poursuite, le ventre sur les roseaux liés, adressant une prière silencieuse à Make Make.
Depuis des années, je me suis préparé à cette course en m’entraînant à nager par tous les temps. Je dépasse rapidement mes adversaires. Les vagues sont si hautes que je ne vois ma destination que par intermittence. La distance à parcourir est longue et les muscles de mes bras commencent à fatiguer. Je ne suis plus très loin cependant, je viens de passer à la hauteur de Motu Iti : heureusement sa haute pointe triangulaire est facilement visible. Je redouble d’efforts pour parcourir les dernières brassées. Ayant choisi de rester du côté exposé au vent, je suis aussi du côté où les vagues se cassent violemment sur la côte rocheuse. Je dois faire le tour pour prendre pied dans un endroit plus calme. Le courant entre les deux îlots est très fort mais je réussis sans trop de difficultés à le traverser. Sous la protection de Motu Nui, la nage devient presque aisée. Je ne ralentis pas cependant et j’arrive sur le rivage. Je soulève avec peine mon radeau de fortune. Il était si léger avant le départ. L’eau l’a alourdi, mais ce sont surtout mes bras qui ont perdu leur vigueur. Sans lui je ne serais pas arrivé jusqu’ici, sans lui, je ne réussirai probablement pas mon voyage de retour. Alors je fais l’effort de le porter pour qu’il ne s’abîme pas contre les rochers affleurant l’eau. Mes pieds se meurtrissent sur le fond irrégulier et coupant. Je ne cours plus, mais marche avec peine. Une fois au sec, je pose mon fardeau et frotte mon corps nu pour éliminer le maximum d’humidité et me réchauffer du mieux que je puis. Apparemment je suis le premier à avoir atteint l’îlot. Au loin, je vois deux, trois, non cinq hopus lutter contre le vent pour rejoindre le rivage. La force des éléments les a trop déportés vers l’est…
Le hopu du clan Taha’I atteint finalement la grève. Le voir me fait sortir de ma torpeur. Ignorant sa marche titubante, je ramasse mon radeau en vitesse et me lance vers l’intérieur de l’îlot. Rapidement j’en fais le tour pour vérifier qu’aucun œuf n’a encore été pondu. Non, il va me falloir attendre. On m’a dit que les premières sternes choisissaient les emplacements les plus abrités, vers le centre. J’ignore donc les nids du rivage et me dirige vers un amas de roches où je l’espère je trouverai un endroit favorable. Là, il y a un couple qui me semble prometteur. La femelle n’a pas encore pondu, mais elle reste au nid quand je m’approche. Probablement pondra-t-elle bientôt. Avec des gestes mesurés, je dépose mon radeau et m’assieds derrière un rocher. Mes yeux évitent de fixer le volatile pour ne pas l’effrayer. En revanche, ils ne perdent jamais de vue le nid. Pendant un long moment, les deux oiseaux m’observent avec circonspection. Je ne bouge pas. De ma sacoche, je finis par sortir un morceau de banane séchée emballé dans une feuille de bananier. Il a pris l’humidité bien sûr, mais je le mange avec avidité. Dans la foulée, j’en mange un second.
Du coin de l’œil, j’aperçois le nageur de Taha’I s’avancer à son tour et chercher un nid. Lui aussi en choisit un dans le centre de l’île. Bougeant à peine mes lèvres, je fais une nouvelle prière à Make Make pour que ma femelle ponde rapidement son œuf, puis je me recroqueville sur moi-même pour conserver ma chaleur. D’autres hopus arrivent, les uns après les autres. Peut-être six, peut-être sept, mais ils ne m’inquiètent pas tant ils ont l’air épuisés. Seul le hopu de Taha’I est un danger pour moi : il est bon nageur. Je sais que je suis plus rapide que lui, mais si sa femelle pond avant la mienne…
Ça y est ! Ma femelle vient de se lever sur ses courtes pattes, son corps se tend ! Elle ne va pas tarder à pondre. Je sens la gloire s’approcher ! Le bout de l’œuf apparaît. Plus que quelques instants et je pourrai retourner à Orongo. Mais l’oiseau tourne la tête et s’écarte de son nid, effrayé par un mouvement derrière moi. Je me retourne. Ô Make Make ! Pourquoi me fais-tu ça ! Le hopu de Taha’I est en train de courir vers le rivage.

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