« Mais sur l’Île de Pâques, il n’y a plus personne, son peuple a disparu… sa civilisation s’est effondrée ! »
Voilà un autre mythe qui a la peau dure et dont on me parle souvent. L’Île de Pâques est devenue l’archétype de l’effondrement civilisationnel décrit par Jared Diamond [Collapse: How Societies Choose to Fail or Survive].
Cet essai n’est pas sans intérêt, loin de là mon propos. Il y a certainement eu un bouleversement sur l’île lors du passage du culte des Moaï à celui de l’Homme-Oiseau : des traces et des indices de guerres [des armes à pointes de silex, l’abandon des villages, la fortification des grottes] et de famines [statue de bois de personnages efflanqués] [Christopher M. Stevenson et al., 2015., PNAS.].
Mais ce peuple a su rebondir, car au moment de sa « découverte », ses habitants sont décrits par Jacob Roggeveen, en 1722, comme en bonne santé et vivant dans l’abondance :
« ils nous ont apporté une importante quantité de cannes à sucre, de volailles, de patates douces et de bananes, mais nous leur firent comprendre que nous ne voulions rien si ce n’était les volailles – une soixantaine de bêtes, et trente régimes de bananes que nous payâmes amplement avec des étoffes de lin rayées »
Ou en 1770, Don Francisco Antonio de Agüera y Infanzón :
« Ils sont grands, puissants, les membres bien proportionnés ; il n’y a parmi eux ni boiteux, ni estropié, ni voûté, ni difforme, ni jambes arquées. Leur apparence est tout à fait agréable ; ils ressemblent davantage aux Européens qu’aux Indiens. »
Ou encore, en 1816, Otto von Kotzebue :
« À en juger par la vivacité de ces gens, ils semblent parfaitement heureux de leur situation ; ils n’ont probablement pas besoin de provisions, car ils nous ont apporté une quantité considérable de bananes, de taros, de cannes à sucre et de patates douces ; et ils ne négligent pas l’agriculture, car nous avons vu les collines autour de la baie entièrement couvertes de champs qui, de par leurs grandes variétés de verts, devraient offrir d’agréables perspectives. » [réf. 10]
Mais alors? me direz-vous. Pourquoi dit-on que ce peuple c’est auto-détruit ? La triste vérité : comme dans bien d’autres lieux, le peuple et la culture de l’île de Pâques ont été annihilées par la « Civilisation Occidentale »… Dès la première rencontre en 1722, l’incompréhension culturelle a conduit à la mort d’une dizaine d’îliens, tués par l’équipage effrayé de Jacob Roggeveen, comme il le relate dans son journal de bord :
« De façon très inattendue et à notre grand étonnement, quatre ou cinq tirs furent entendus sur nos arrières, […]. Après cela, en un instant, plus de trente détonations fusèrent, et les Indiens1, stupéfiés et effrayés, prirent la fuite, laissant dix à douze morts en plus des blessés. […] Après un moment l’assistant du navigateur du navire Thienhoven vint me voir : […] un natif avait attrapé le canon de son fusil pour le lui arracher, […] un autre avait essayé de s’accaparer de la jaquette d’un des marins, et comme (les natifs) voyaient nos hommes résister, ils avaient saisi des pierres et faisaient mine de les leur lancer. Cela entraîna la fusillade de ma petite troupe, même si, a-t-il déclaré, il n’avait donné aucun ordre pour cela. »
Cinquante ans plus tard, les Espagnols qui annexent l’île au nom de la Couronne, y laissent en souvenir des croix de bois plantés aux sommets des monts et … la syphilis.
Les maladies vont ravager l’île: outre la syphilis, la petite vérole, la grippe, la rougeole, la tubercolose, … provoquent des milliers de morts.
Et ce n’est pas tout, les esclavagistes vont aussi en déporter des milliers d’autres : des baleiniers américains pour peupler une de leur base d’exploitation, des Péruviens pour récolter le guano des îles Chinchas, des missionnaires pour exploiter des terres en Polynésie… et certainement bien d’autres pour des raisons que l’histoire n’a pas retenues…
Et il y a encore la bande armée du français Jean Baptiste Dutrou-Bornier qui fait régner la terreur sur l’île…
En 1877, il reste 111 autochtones sur l’île, seuls 36 auront une descendance. Les récits de cette période, raconte une île littéralement parsemée des os des morts laissés à l’abandon, sans sépulture.
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Extrait du livre Les Survivants de l’Île de Pâques: la chute des Moaïs, l’éveil du Tangata Manu
Tout a commencé bien avant ma naissance. La mère de mon père m’a raconté qu’une vague de cris d’exclamations, mêlés d’une peur mystique avait alors parcouru l’île : les bateaux-maisons étaient revenus !
Malgré les quarante-huit hivers qui s’étaient écoulés depuis leur surprenante visite, le souvenir de ce premier contact s’était perpétué parmi mon peuple. Il faut dire que nombre des objets étincelants qu’ils nous avaient laissés continuaient à circuler parmi nous.
La jubilation s’était donc répandue dans tous les clans, quand les étrangers étaient revenus avec ces choses insolites et brillantes encore jamais vues sur notre île et dont l’usage nous était inconnu. Comme lors de leur première visite, ils ne restèrent guère longtemps, mais avant de partir, ils nous firent don de trois grandes croix. Ils les placèrent en grande pompe sur les trois sommets des monts du volcan Puakatike1. Elles étaient faites de bon bois aussi dur que notre toromiro mais bien moins noueux, et bien plus droit, plus long et plus large que tout ce qui poussait sur l’île. On avait ensuite mis à profit ce bois pour construire de solides canoës, encore utilisés quand j’étais enfant.
Quelqu’un lit en Espagnol un texte sur un morceau de papier. Mes yeux sont encore très bons, malgré mes quatre-vingt-huit hivers. Les signes tracés sur le papier n’ont rien à voir avec notre belle écriture reproduisant les signes de la nature, le Rongo Rongo. Je suis le dernier sur l’île à en connaître les mystères. Qui d’autre peut encore le déchiffrer pour psalmodier nos chants sacrés ? Tous ceux qui en étaient capables et qui ne sont pas morts ici, ont probablement maintenant péri, là où le destin les aura menés.
Lors de la première cérémonie d’annexion, tous les chefs de clan et le Tangata Manu avaient posé leur marque personnelle sur une de ces feuilles de papier . Bien sûr le Tangata Manu avait été le dernier à apposer son signe : l’homme-oiseau.
Que des marques sur le papier aient pu avoir une signification avait été une révélation. Le Tangata Manu avait alors ordonné que l’on crée notre propre écriture magique. À défaut de papier, nous gravâmes nos glyphes sur des planchettes de bois.1
Je ne comprends rien à cette nouvelle langue que les Chiliens nous imposent. Le français, je l’ai un peu appris avec les missionnaires comme le bon père Eugène2 ; avec les Tahitiens, nous nous comprenons tant bien que mal : beaucoup de leurs mots sont différents, mais pour d’autres, seule la prononciation diffère légèrement ; certains sont même identiques, comme les chiffres avec lesquels nous comptons ! Alors à l’aide de signes et de gestes, si j’en fais l’effort, je peux comprendre leur charabia. Mais un dialogue avec un Tahitien me demande maintenant tellement d’attention que je préfère l’écourter. Rien ne vaut le parler fluide de mon peuple pour faire une bonne conversation. Pourtant je crains que le vrai langage de mes ancêtres soit bientôt, lui aussi, oublié. Nous sommes si peu maintenant à encore pouvoir le parler.
Ça y est ! Le Chilien, dans son bel uniforme d’étoffe noire au col rouge et aux boutons dorés a fini son discours. Il fait signe à Atamu Tekema de s’avancer. C’est lui que les nouveaux régisseurs de l’île ont désigné comme notre roi ! Ils n’ont rien compris ces Chiliens : ce n’est pas notre roi qui a le pouvoir de décider pour le peuple, c’est le Tangata Manu ! Selon notre coutume, c’est une Course à l’Œuf qui aurait dû désigner notre représentant…
…
1 Le rongo rongo est une écriture indéchiffrée de l’île, dont l’auteur présente ici la version de son origine qui lui paraît la plus plausible. D’autres hypothèses existent.
2 Le père Eugène Ayraud (1820-1868) est un missionnaire français venu sur l’île de Pâques pour évangéliser ses habitants. Il y meurt en 1868 de la tuberculose.

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